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2-12-2020, 00:05 UTC
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Le grand café Slavia
Par Astrid Hofmanova
Le grand café en tant que centre de la vie sociale, culturelle et politique s'épanouit à l'époque du libéralisme dans la seconde moitié du XIXe siècle. De nombreux établissements créés alors à travers l'Europe entière, souvent dans le même style, demeurent très recherchés et célèbres même aujourd'hui. A Prague, c'est le légendaire café Slavia.
Il y a cent cinquante ans, les rives de la Vltava n'étaient que des disgracieuses berges de périphérie couvertes de bâtisses et de dépôts de bois flotté. Le comte Leopold Lazansky décida d'y construire un palais qui, loin du tumulte de la ville, serait une résidence tranquille de sa famille aristocratique ancienne. Dans l'immeuble à trois étages, construit dans les années 1861-63, le comte offrit le logement à quelques locataires de choix, dont le compositeur Bedrich Smetana. Cependant, la tranquillité des rives ne devait pas durer, car la cote de l'endroit monta considérablement grâce à l'édification du Théâtre national sur le terrain voisin, la première pierre de l'édifice étant posée le 16 mai 1868.
Il était habituel, à l'époque, de créer des cafés dans le voisinage des théâtres. Le public y prenait le rafraîchissement avant et après le spectacle et les acteurs aimaient y venir pour se faire voir. C'est le comte Lazansky qui, dans l'entresol de son palais, a offert les locaux au café théâtral pragois, dont le nom Slavia devait exprimer son caractère national et panslaviste.
Le café a ouvert ses portes le 30 août 1884, les cafetiers ayant la licence de servir du café, du thé, du chocolat et autres boissons chaudes et de pratiquer les jeux licites. Pendant de longues années, le café Slavia ne servait pas de repas chauds, pas de bière, pas de vins, ni boissons alcooliques. Par contre, il y avait un vaste choix de périodiques et de journaux tchèques et internationaux, une table de billard, les cartes, les échecs, les dominos, etc. Grâce à sa clientèle artistique, le café Slavia a acquis une notoriété culturelle. Parmi ceux qui aimaient y venir, il y avait Bedrich Smetana, l'acteur Jindrich Mosna ou le metteur en scène Jaroslav Kvapil. Une fois par an, cet élégant café s'est transformé en un endroit fort douteux. A Pâques, période où il était interdit de jouer le théâtre en Autriche-Hongrie, il devenait lieu de rencontre des comédiens et des saltimbanques. A l'époque, les bourgeois de Prague étaient agacés de leur excentricité, mais les âmes romantiques les considéraient comme des personnifications d'une liberté fière, de l'indépendance et de la sociabilité.
Le tournant des siècles fut marqué à Prague par une vague de nationalisme tant du côté allemand que du côté tchèque. Le café Slavia avait tout pour devenir le centre du patriotisme tchèque : une partie de ses fenêtres donnaient sur le Théâtre national, symbole de la renaissance nationale, tandis que l'autre partie offrait une vue du Château de Prague, rappel d'un passé glorieux, avec la Vltava en contrebas. En plus, le cafetier fit décorer l'intérieur d'une peinture à l'huile géante représentant Slavia, première mère des Slaves, recevant l'hommage des différentes nations slaves figurées par leurs représentants vêtus de costumes nationaux. Avec le temps, ce tableau a pris des couleurs sombres dans le local enfumé, de sorte que l'on ne regretta pas lorsque son nouveau gérant l'a offert à la Galerie municipale en 1932. La réplique du "Buveur d'absinthe" qui vint à sa place se trouve au café jusqu'à nos jours.
Le traditionnel café enfumé, où les lecteurs, munis de cigare Virginie, feuillettent des journaux n'était plus à la mode dans l'ambiance dynamique de la première République. C'est pourquoi, au début des années trente, on a procédé à sa transformation radicale en un grand espace unique avec de grandes fenêtres en vue d'agrandir la vue sur le panorama de Prague. L'intérieur, dans le style fonctionnaliste, fut complété par des décorations murales dans le style art déco français.
La guerre paralysant la vie sociale, le dépérissement du café Slavia continuait après 1948, où il fut nationalisé. Le régime totalitaire n'était point favorable à une pensée libre, mais, paradoxalement, c'est sous ce régime que le café joua un rôle très important dans la culture tchèque ; les intellectuels tchèques, réunis autour du professeur Vaclav Cerny ou le poète Jiri Kolar, s'y donnaient rendez-vous avec obstination. La fameuse "table Kolar" y fonctionnait comme une bourse d'idées et d'informations. Voilà pourquoi le café Slavia attirait les jeunes; à l'âge de seize ans, Vaclav Havel y fit connaissance avec sa première femme Olga. Dans les années soixante, le café fut le théâtre de l'effervescence d'idées et le refuge contre la rude normalisation des décennies suivantes.
Après 1989, le café fut loué à la firme américaine HN Gorin de Boston qui avait promis de le reconstruire. Mais, au lieu de remplir cette promesse, elle l'a fermé... chose qui a provoqué nombre de protestations pour entraîner une longue procédure judiciaire. L'affaire a traîné jusqu'en 1997. Cette même année, le nouveau propriétaire du café a entamé les travaux de reconstruction pour l'ouvrir aux Praguois et aux visiteurs de la capitale tchèque en novembre 1997.
Acceptez donc notre invitation et venez boire un coup avec nous au café Slavia.
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