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16-12-2018, 10:31 UTC
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Jaroslav Vrchlicky - poète et traducteur
Par Vaclav Richter
"Voilà l'arbre le plus riche qui ait jamais poussé en Bohême." C'est ainsi que Vitezslav Nezval a évalué l'importance du poète Jaroslav Vrchlicky dans la poésie tchèque. L'apparition de Vrchlicky a complètement bouleversé le monde littéraire tchèque de la seconde moitié du 19ème siècle et a abattu les barrières du provincialisme qui l'étouffait. Il a marqué par sa griffe non seulement la littérature, mais la sensibilité générale de la population tchèque et toute l'orientation culturelle du pays.
Vers la fin du siècle dernier, il était un véritable roi du paysage littéraire tchèque et il est évident que son oeuvre suscitait non seulement l'admiration, mais aussi la critique. Chaque poète, qui venait après lui, devait se mesurer avec sa stature énorme, chaque poète qui se voulait original devait faire front à son influence écrasante.
Et pourtant, malgré cette situation privilégiée, le règne de Jaroslav Vrchlicky sur les lettres tchèques était fragile et, bientôt après sa mort, il était relativement facile de déboulonner cette statue monumentale. Ainsi, le critique Bedrich Vaclavek a pu écrire: "Vrchlicky est devenu une sorte de père légendaire de toute la poésie tchèque que, pourtant, personne ne connaît."
Quand on commence à s'intéresser à Jaroslav Vrchlicky, on est d'abord ébahi par l'immensité de son oeuvre. Selon Hanus Jelinek, il "fut l'auteur d'une oeuvre gigantesque par sa diversité, par sa richessse qui n'a pas d'analogue dans la poésie du 19ème siècle. Il faut en effet évoquer la production d'un Lope de Vega pour se faire une idée de la stupéfiante fécondité de Vrchlicky." La virtuosité avec laquelle il maniait la langue tchèque, la souveraineté avec laquelle il a transformé cette langue négligée pendant des siècles en un instrument malléable et capable de rendre toutes les nuances poétiques et lui a fait épouser pratiquement toutes les formes littéraires utilisées par les poètes occidentaux, ont fait de lui une espèce de magicien. Quand ses admirateurs le croisaient dans la rue, ils avaient l'impression de rencontrer la poésie personifiée.
On peut distinguer plusieurs grands groupes plus au moins homogènes dans cet océan de vers qu'est l'oeuvre de Jaroslav Vrchlicky. Dans le premier groupe, il y a la poésie lyrique, dans le second, la poésie contemplative, dans le troisième, la poésie épique et philosophique. Il faut y ajouter cependant encore le théâtre (Vrchlicky était aussi un dramaturge renommé), ainsi que ses oeuvres en prose, ses essais et articles critiques et ses innombrables traductions. Les oeuvres complètes de Jaroslav Vrchlicky ont été publiées par l'éditeur Jan Otto en 65 tomes.
Souvent on est tenté de comparer Jaroslav Vrchlicky à Victor Hugo. L'auteur de la Légende des Siècles était d'ailleurs un des poètes préférés de Vrchlicky. Comme lui, Vrchlicky a consacré une grande partie de son oeuvre à l'histoire de l'humanité et il partageait aussi la foi du poète français en le triomphe de l'esprit et de l'humanité sur la cruauté et le fanatisme. Le poète et critique polonais, Zenon Przesmycki, a repertorié les sujets traités par la poésie épique de Vrchlicky en ces termes: "Les fantastiques échos des temps primitifs, traditions de la Bible, paraboles du Talmud, motifs grecs et romains, légendes du Moyen Age, images de l'Orient, contes de la Provence ensoleillée, histoire de sorcellerie et de chevalerie, le printemps d'un monde à la Renaissance, l'automne d'une société au 18ème siècle, voix de génies et d'hérétiques, grondements des luttes et des guerres, tout cela se heurte, s'entrelace, s'unit, se disperse et se retrouve dans son oeuvre et forme un ensemble qui ne le cède en rien - pour la grandeur de l'effet obtenu - à la Légende des Siècles."
Néanmoins, c'est dans la poésie lyrique que Vrchlicky a déposé l'essence même de son talent. Vrchlicky, qualifié par Stanislav Kostka Neumann de "miracle de métamorphose de l'homme en un instrument de musique" possédait une sensibilité exceptionnelle pour les beautés de notre monde. Tout ce qu'il vivait, chaque petite impulsion de la réálité devenait pour lui une inspiration. C'est pourquoi ces vers inspirés par l'amour, la femme et la nature brillent encore aujourd'hui de mille feux et reflètent le monde comme un endroit magique, comme le royaume de la beauté. Selon Hanus Jelinek, il écrivait les vers, comme il respirait. Il aimait l'improvisation. "Je puis dire que j'ai improvisé tous mes livres et presque toute ma vie, a-t-il dit. Si la vie est bonne, les improvisations sont bonnes, elles aussi, et vice-versa..." Mais la facilité presque divine avec laquelle Vrchlicky travaillait, cachait également un grand danger.
Il est évident que son immense production poétique devait être d'une qualité inégale, que parfois la fraîcheur d'inspiration lui manquait, qu'il se répétait, qu'il n'arrivait pas à éviter les lieux communs et à échapper à une vaine virtuosité. "Oh mes livres, a-t-il écrit, quelques soient leurs défauts du point de vue esthétique, ils ont tous une qualité: ils sont spontanés, il sont vrais." Et il faut dire que la poésie lyrique de Vrchlicky reflétait vraiement dans une certaine mesure sa vie et qu'elle est aujourd'hui donc un témoignage poignant sur cette existance vouée au bonheur et à la beauté et qui s'est terminé pourtant dans la douleur.
Il est né en 1853 dans la famille d'un marchand. Les affaires obligeait son père, Filip Jakub Frida, de changer souvent de résidence et la famille le suivait. Le jeune Emil, tel était le véritable prénom du futur poète, a connu donc une enfance vagabonde. Après les études aux collèges de Slany, de Prague et de Klatovy, il est entré au séminaire de Prague, mais il a abandonné bientôt les études de théologie et s'est inscrit à la Faculté des lettres. Pendant ses études, il s'est lié d'une grande amitié avec Ernst Denis, jeune Franèais venu étudier à Prague l'histoire de la Bohême qui allait devenir un historien célèbre et ami du peuple tchèque.
Après la fin des études Vrchlicky est devenu précepteur chez le comte Monte-Cuccoli-Laderchi et a passé une année en Italie. Le séjour italien lui a permis, selon ses propres termes, de guérir son corps et son âme. Il a eu l'occasion de connaître la beauté païenne du pays sous le ciel méditerranéen, les sommets de la civilisation antique et la poésie de la Renaissance dont il allait devenir traducteur. Sa rencontre avec la femme de lettres Sofie Podlipska a marqué pratiquement toute sa vie. Elle était plus âgée que lui, et leur amitié était profonde et spirituelle.
Il voyait en elle une âme noble et une femme exquise, elle le considérait, dès le début, comme un génie. Cette profonde sympathie mutuelle qui était en réálité un amour inavoué devait trouver un prolongement et un accomplissement dans le mariage de Jaroslav Vrchlicky avec la fille de Sofie Podlipska. Elle ne voulait pas perdre cet ami cher à son coeur et croyait que Vrchlicky serait un bon mari pour sa fille Ludmila. Vrchlicky ne tardait pas à tomber amoureux de la jeune femme, devenue inspiratrice de ses plus beaux poèmes. Elle lui a donné trois enfants, deux filles et un garèon, qu'il aimait tendrement et les premières années du mariage ont été vraiement heureuses. Le dérenchentement, venu après, était d'autant plus cruel. Ludmila ne comprenait pas et n'aimait pas son mari.
En 1892, elle lui a avoué dans une lettre qu'elle entretenait une liaison avec l'acteur du Théâtre national Jakub Seifert et que ce dernier était père de deux enfants qui portaient le nom de Vrchlicky. Le poète ne s'est jamais remis vraiment de ce coup de sort qui a marqué son existence et son oeuvre. Malgré la gloire et les honneurs dont il était comblé, il n'a pas échappé au desespoir. Il s'est refugié donc dans le travail et dans la résignation. A la fin de sa vie, il a rompu toutes les liens avec sa famille. Ils est mort en 1912 dans la ville de Domazlice, loin de Prague, loin des siens.
On pourrait parler encore longtemps de l'oeuvre de ce poète qui a connu le bonheur et la douleur, les hauts et les bas de l'existence. Mais il ne faut pas oublier surtout Vrchlicky traducteur. Il a fait l'oeuvre de toute une génération. C'est grâce à lui que le lecteur tchèque a pu lire Hugo, Gautier, Musset, Vigny, Banville, mais aussi Baudelaire, Verlaine et Rimbaud. Sa traduction de Cyrano de Bergerac d'Edmond de Rostand est toujours inégalée. Il a traduit la Divine comédie de Dante, la Jérusalem délivrée du Tasse, des poèmes de l'Arioste, de Petrarque, de Carducci, de Léopardi. On lui doit des traduction de pièces de Lope de Vega et de Calderon ainsi que celles de poèmes de Shelley, de Byron, de Poe et de Tennyson.
C'est lui qui a ouvert devant le lecteur tchèque ébloui les larges horizons de la littérature mondiale et a prouvé avec une maîtrise souveraine que la langue tchèque est capable de se faire interprète des richesses et du style littéraire des plus grands génies. Paradoxalement, lui, qui a tant traduit, n'a pas trouvé un bon traducteur pour ses propres vers. Avec Vrchlicky, la poésie tchèque est parvenue à la maturité. C'est lui qui a finalement préparé le chemin pour les grands poètes tchèques du 20ème siècle - Nezval, Halas, Hrubin et Seifert.
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