Émissions internationales de la Radio tchèque 
22-1-2018, 06:13 UTC
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Karolina Svetla - femme de lettres
Par Vaclav Richter
Elle s'appellait Johanna Muzakova, mais on la connaissait sous le pseudonyme Karolina Svetla. Dans sa jeunesse, vers la moitié du 19ème siècle, elle était amie de la première femme de lettres tchèque, Bozena Nemcova. Après la mort de celle-ci, Karolina Svetla a relevé le défi et créé une oeuvre littéraire qui est un des fondements de l'art du roman tchèque. Aujourd'hui encore ses romans son publiés de temps en temps, aujourd'hui encore les lecteurs apprécient le talent évocateur et les personnages hauts en couleurs de Karolina Svetla.
Elle savait mieux que tous les hommes de lettres tchèques de son temps nouer l'intrigue, tenir le lecteur en haleine et lui faire comprendre les espérances et les déceptions des héroines de ses oeuvres. Et pourtant si l'on parle encore aujourd'hui d'elle, si sa photo apparaît de temps en temps dans les journaux, si le réalisateur Otakar Vavra a tourné un film sur sa vie et si cette vie a fait également l'objet d'une émission télévisée, c'est grâce à un court épisode de sa jeunesse, grâce à son amour pour le poète Jan Neruda.
Au premier abord, Johanna Muzakova, née Rottova, et Jan Neruda n'avaient pas beaucoup de choses en commun. Elle provenait d'une vieille famille pragoise, de la bourgeoisie germanisée, il était fils d'un ancien cantinier, puis marchand fruitier, et d'une femme de ménage. Johanna et Jan vivaient à Prague. "Mais quel différence de milieux, de langage, d'éducation, remarque le poète et auteur de l'Histoire de la littérature tchèque, Hanus Jelinek. Tandis que Neruda, gamin à culottes rapiécées, jouait sur les remparts de la rive gauche, Mlle Rottova, fille aînée d'un honorable négociant de la rive droite, allait apprendre les belles manières et le français chez deux vieilles comtesses appauvries. Elle connaissait bien l'allemand, qu'on parlait beaucoup dans sa famille. C'est dans cette langue qu'elle tenait son journal intime et copiait pieusement les vers de ses poètes allemands préférés, Heine, Rückert, Keller."
Les événements de l'année révolutionnaire 1848 et le mariage avec le professeur Muzak ont apporté un grand changement dans sa vie. Elle a pris conscience de ses racines tchèque. Devenue patriote ardente, elle suivait son mari tous les étés dans son village natal, à Svetla, situé sur le versant du mont Jested en Bohême du nord. Elle a eu l'occasion de connaître dans cette contrée la vie des villageois, elle s'est mise à aimer ces paysans tchèques qui avaient su garder leur langue et leurs traditions dans ce pays situé pourtant juste à la frontière des régions germanophones.
C'est le village de Svetla qui a donné à Johanna Muzakova son nom littéraire, c'est lui qui l'a aidée à se ressaisir, à retrouver l'équilibre psychique perdu après la mort de son enfant et c'est lui qui lui a permis de trouver sa vocation. C'est là où elle a trouvé l'inspiration pour ses meilleurs oeuvres - Un roman au village (1867), Crucifix près du ruisseau (1868), Frantina (1870), l'Athée (1873).
Dans la région de Jested, Karolina Svetla a trouvé aussi les modèles de ses héroines qui portent cependant aussi beaucoup de traits de son propre caractère. Selon Hanus Jelinek "...dans tous les romans de cette période, qui nous montre Karolina Svetla en pleine possession de ses moyens, on retrouve ces types de femmes qui, héroÍquement, font le sacrifice de leur bonheur personnel pour le bonheur d'autrui; leur amour rachète par son sacrifice les fautes des autres, mettant ainsi la grandeur morale au-dessus de l'égoÍsme, de la passion et de la haine."
Karolina Svetla a connu le poète Jan Neruda, probablement, en 1858. Elle était âgée de 28 ans, il avait 4 ans de moins. Il souffrait du mal du siècle et menait à cette époque-là une vie assez déþéþlée en sombrant parfois dans le nihilisme et la méláncolie. Déjà le titre de son premier recueil de poésie est typique -"Les fleurs de cimetière". La publication de ses poèmes ne lui a apporté que de mauvaises critiques, l'ámertume et la déception. On ne savait pas encore que ce jeune homme allait devenir le plus grand poète tchèque de la seconde moitié du 19ème siècle et le père du journalisme moderne dans notre pays.
Mais Karolina Svetla a su reconnaître très vite le talent du poète et a trouvé en lui une âme noble. Neruda lui rendaient bien ses sympathies qui se transformaient en amour. Leurs correspondance de ce temps-là, du moins ce qu'il en reste, témoigne des liens profonds entre ces deux êtres d'exception. De 1858 à 1862, Karolina a Jan ont échangé de nombreuses lettres. Pourtant Karolina Svetla était sans doute décidée de ne pas aller trop loin dans cet amour, de ne pas trahir son mari. Elle désirait transformer son amour en une amité profonde et ferme qui redonnerait au jeune poète une nouvelle énergie et la confiance en soi."...c'est grâce à moi que vous apprendrez à croire en vous-même et croire à la vie..." lui a-t-elle écrit. "Je dois ressusciter votre âme, car je sens en moi le flux d'une centaine de vies."
En 1862, Neruda se trouvait dans une situation matérielle difficile. Karolina Svetla voulait l'aider. Elle a demandé à une de ses meilleures amies, Marie Nemeckova, de vendre les diamants de sa broche et de les faire remplacer par des faux. Elle n'a pas dit cependant à cette femme que le fruit de cette vente était destiné à Neruda. Marie Nemeckova n'a pas tardé néanmoins, de découvrir le véritable motif de cette opération secrète. On ne sait pas si c'était elle ou quelqu'un d'autre qui a informé de cette affaire le mari de Karolina, Petr Muzak. Quoi qu'il en soit, le scandale qui a éclaté a alimenté pendent quelques temps les conversations de salon à Prague. Karolina a proposé le divorce à son mari, mais celui-ci a refusé après avoir lu les lettres échangées entre Neruda et Svetla, lettres qui étaient autant de preuves de la chasteté de leur liaison.
Karolina a brulé ces lettres, mais elle ne s'est jamais séparé de leurs cendres qu'elle a gardées dans une petite boîte comme une relique précieuse jusqu'à sa mort. Après le scandale, Karolina a envoyé à Jan plusieures missives pour lui expliquer pourquoi elle devait mettre fin à leur liaison. Mais ces lettres-là ne sont jamais parvenues à destination. La "meilleure amie" Marie Nemeckova, encore elle, qui devait les remettre au poète, les a tout simplement confisquées.
Neruda a été blessé par le silence de sa bien-aimée et elle ne comprenait pas, non plus, son ressentiment et sa colère. Ce terrible malentendu a duré jusqu'à la mort des deux protagonistes de cette histoire. Il se croisaient parfois dans les rues ou dans les parcs de Prague et se saluaient de loin et très froidement en évitant de se parler. Ce n'est qu'après la disparition de Karolina Svetla, en 1899, que Marie Nemeckova a révélé l'existence de ces lettres et a permis à la secrétaire de l'écrivain disparu de les recopier. Mais Neruda, mort en 1891, n'a jamais pu lire la lettre suivante qui lui aurait rendue la rupture avec Karolina moins amère.
"C'est grâce à vous, Monsieur, lui a-t-elle écrit, que j'ai connu un sentiment grand, noble, puissant, si puissant que je ne l'ai renié même au pilori, lorsque je sentais la terrre céder sous mes pas. Il était pour moi dans les jours très sombres, lorsque le mépris et la haine me fouettaient de tous les côtés, ma seule fierté et ma seulle consolation. L'été s'est envolé, le dernier rêve s'est flétri avec les dernières roses. Qui va les pleurer puisque la recolte dorée mûrit sur les champs? Je mûris avec elle, mes rêveries, le dernier reflet de ma jeunesse qui s'en va, cèdent la place à l'activité. Je ne veut pas être qu'une feuille, je veux être une fleur sur le bel arbre de la nation. J'ignore si je ne succomberai pas aux circonstances difficiles pour moi, à la défaveur, la jalousie et la haine qui m'assaillent de toutes parts. Pourtant, je suis fermement persuadée que Vous, au moins, cher Monsieur, vous souhaitez que mon dernier voeu ne m'abandonne pas, et que vous savez bien que j'éprouverai chaque fois un grand plaisir en apprenant, grâce à un doux hasard, que vous êtes aussi heureux que je le désire et désirerai toujours."
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