Émissions internationales de la Radio tchèque 
23-5-2019, 13:04 UTC
Thèmes
 Par
Antonin Sova - poète
Par Vaclav Richter
"Une fois encore nous retournerons, pensifs, là où une fleur embaumait si fort qu'elle nous a fait dévier de notre chemin..." a écrit le poète tchèque Antonin Sova dans un de ses poèmes les plus célèbres. Ces vers peuvent être considérés comme une définition symbolique de toute la poésie, cette force infiniment douce et pourtant irrésistible qui fait resurgir en nous le souvenir du paradis perdu.
Antonin Sova était un bon violoniste et cela explique, en partie, les qualités musicales de ses vers. La musique, d'ailleurs, était l'árt qu'on pratiquait beaucoup dans sa famille. Antonin Sova est né en 1864 à Pacov dans le Sud de la Bohême. Fils d'un instituteur, il passe son enfance à la campagne qu'il aimera tendrement pendant toute sa vie mais qu'il abandonnera pourtant pour la ville. Après des études secondaires dans la ville de Pisek, il part à Prague pour étudier le droit. Il n'étudiera cependant que deux ans prendra ensuite le poste de bibliothécaire. La Bibliothèque municipale de Prague, où il travaille, est en plein essor, et bientôt, on lui confie la direction de cette institution.
Ce poète lyrique, qu'on croirait dépourvu de sens pratique, réussit pourtant à diriger la bibliothèque de façon très rationnelle et avec beaucoup de diplomatie et en fait une institution moderne, une véritable bibliothèque du 20ème siècle. Il n'est pas heureux dans sa vie privée. Le mariage lui apporte une grande déception, et une grave maladie de la moÌlle épinière l'oblige à prendre la retraite en 1920. Condamné à garder la chambre, il continue à écrire et il reçoit, de temps en temps, des visites des amis qui lui permettent de rester en contact avec les milieux littéraires de Prague. Il meurt en 1928 et toute une génération de poètes le considére comme son père. "Son rêve d'une fraternité future de l'humanité, où il n'a aurait plus de misère, le dédommageait de sa triste vie physique et de ses déceptions", dira de lui le poète et traducteur Hanus Jelinek.
"Je le voix toujours tel que je l'ai connu en 1900, avec ses cheveux blonds et frisés et sa fine moustache blonde, avec ses gros yeux bleus myopes, méfiants et scrutateurs derrière les verres de son pince-nez, long, un peu courbé, avec la démarche caractéristique de ceux dont l'épine dorsale est atteinte. Plus de vingt ans d'amitié m'ont fait apprécier son âme héroïque et passionnément dévouée à la poésie."
Il y avait en lui comme une blessure profonde, invisible et pourtant présente dans chaque moment de sa vie, dans chaque vers, dans chaque mot que Antonin Sova a écrit. Il est difficile de dire quelle a été la nature de cette blessure, mais il serait bien simpliste de l'expliquer par les coups de sort qui ont frappé le poète, par la déception et la trahison dans sa vie sentimentale et par la maladie. On serait sans doute plus près de la vérité en considérant cette vie écartelée entre la soif de bonheur et l'impossibilité du bonheur comme un reflet de l'âme de cet homme.
Il y a des êtres qui ne sont pas tout simplement doués pour le bonheur et Sova était de ceux-là. C'est pourquoi même ses poèmes décrivant les moments heureux sont teintés de gravité et de mélancolie. Son cas démontre cependant aussi la puissance de l'art, capable de transformer la douleur, donc ce qui est désagréable et parfois horrible, en beauté, donc ce qui est exaltant, réconfortant et enivrant à la fois. Ainsi, bien que Sova ait été loin d'exhiber ses malheurs, il en a tiré la matière et l'énergie pour l'édification de son oeuvre.
Antonin Sova est considéré comme le plus grand représentant du symbolisme dans la poésie tchèque. Il commence par de courts poèmes dans le style de François Coppée, mais bientôt il se met à édifier son style personnel qui lui permet de refondre par la magie poétique sa vie, ses amours, ses bonheurs et ses déceptions et leur donner une forme littéraire exquise. Les titres de ses recueils - Strophes réálistes, Fleurs des sensations intimes, Mon pays - illustrent le cheminement de son inspiration. Dans le recueil Pitié et révolte, il réunit non seulement les vers d'une grande beauté lyrique mais aussi les poèmes par lesquels il síinsurge contre la réálité cruelle, contre les absurdités de la vie, contre l'ordre social inhumain. Dans le recueil Ame brisée les vers lui servent pour exprimer le désarroi de toute une génération. Il atteint l'apogée de son art avec les poèmes écrits au début du 20ème siècle.
La maîtrise de la forme et la force de l'inspiration, mais aussi un conflit incessant entre le pessimisme et l'espoir, la désillusion et la rêverie caractérisent les recueils Vallées du nouveau royaume, Encore un retour, Aventures du courage, Luttes et destinées et la Moisson. "Se perdant encore par intermittances, sous les roches, mais devenant toujours plus puissant, un large flot d'enthousiasme et de solidarité humaine traverse ces livres, ne cherchant qu'à emporter tout despotisme, toute oppression et à tout baigner d'amour", écrira de lui le critique Frantisek Xaver Salda.
Et pourtant, si aujourd'hui le lecteur tchèque revient vers Antonin Sova, ce n'est pas pour chercher les vers qui ont été inspirés au poète par ses idéaux humanitaires, mais pour lire sa poésie intime, la poésie qui lui a été dictée par son âme brisée et qui baigne dans la mélancolie.
Cette atmosphère règne aussi dans le poème intitulé Qui défrisa vos cheveux bruns?, poème plein d'amertume, poème sur un rêve qui se réalise trop tard.

Lorsqu'elle vint dans mon verger, précisément tout se fanait.
Sur l'horizon, morose et vagabond, le soleil sommeillait.
Pourquoi si tard? lui dis-je. Dans les brumes se sont tus les clochers.
Les derniers soleils ne sont que des oiseaux dans les herbes cachés,
mes prés languissent et les eaux se sont obscurcies,
les ombres passent dans les chenaux -jeu stéril que ceci-
,
partir sur les îles vertes, je veux partir vers les lointains,
je hisse les drapeaux, les voiles blanches, je tire les filins.
Dans ce printemps je vous attendais. Le jour tintait à l'horizon.
Pour que l'écho de votre voix s'y prenne, j'ai tendu les rayons.
Où étiez-vous alors? Dites, en quels lieux, quels chemins?
De qui étiez-vous le printemps? Dîtes, qui défrisa vos cheveux bruns?
En quel lieu les nuits chaudes vous chantèrent jusqu'au matin?
Par ce silence effrayé mon âme soupirait du soir au matin.
Maintenant que j'ai tout oublié, prêt à tout abandonner,
prêt à prendre la mer, pourquoi venir faner dans mon verger?
Les soleils flambent et les montagnes crient de joie, mais ce n'est pas pour nous.
L'odeur des prairies, le chant de l'air passent très loin de nous.
Je vais m'embarquer seul et j'écoute de l'automne le chant divin,
à la recherche du Nouveau royaume.
Qui défrisa vos cheveux bruns?
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