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5-12-2019, 16:53 UTC
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Karel Havlicek Borovsky - écrivain et journaliste
Par Vaclav Richter
"Vous avez manqué de respect au gouvernement", a dit le président du tribunal de la ville de Kutna Hora à l'écrivain Karel Havlicek lors d'un procès dont il était l'inculpé. Et Karel Havlicek a répondu: "C'était bien mon intention, car un tel gouvernement ne mérite pas le respect." Ajoutons que cela s'est passé en 1851, donc au début de la période marquée par les représailles cruelles contre tous les partisans de la liberté dans les pays de la monarchie autrichienne. Dans le pays où le Premier ministre Bach a instauré un pouvoir absolu qui ne souffrait pas la moindre résistence, il y avait donc un homme qui n'avait perdu ni le courage, ni l'esprit.
Il est dificile de reconstituer aujourd'hui la véritable image de Karel Havlicek Borovsky qui est entrée dans la légende tout de suite après sa mort prématurée et qui était pendant longtemps pour les patriotes tchèques un idéal de courage et un martyr vénéré comme s'il était saint. D'innombrables reproductions du célèbre tableau qui représente Havlicek prenant congé de sa famille avant sa déportation à Brixen ont envahi le pays et se sont enracinées profondément dans l'imagerie nationale tchèque. Les traits de son image étaient progressivement brouillés par cette véþéþation qui péchait par le sentimentalisme doucâtre. Et pourtant Havlicek était loin d'être un sentimental. Au contraire, dans la période où le romantisme échevelé régnait sur les lettres et les arts, il se distinguait toujours par la rationalité, la clarté et la franchise de ses idées. On pourrait dire qu'il était un réaliste qui haïssait la démesure et le vague. Même dans sa poésie, il restait sobre et viril, s'inspirant de la sobriété et de la forme réduite de la chanson populaire.
Il était concret et il attendait des actes concrets des autres. Patriote ardent, il n'aimait pas les tirades vides de sens sur le patriotisme tchèque si fréquentes dans notre littérature de la première moitié du 19ème siècle et il osait le dire: "Si nous consacrions le temps et la peine que nous mettons à persuader le peuple qu'il doit lire par patriotisme nos mauvais écrits au lieu des écrits étrangers qui sont meilleurs, a-t-il dit, si nous consacrions ce temps et cette peine à écrire mieux que les étrangers, nous agirions plus sagement et plus utilement. Quant à moi, je suis convaincu qu'il est beaucoup plus facile et plus gai de mourir pour la patrie que de lire cette multitude d'ennuyeux écrits patriotiques."
Toute la vie de Karel Havlicek est marquée par ce réalisme intelligent qui ne lui interdit pourtant pas de suivre des objectifs nobles. Né dans le village de Borova en Bohême en 1821, il arrive à Prague pour entrer au séminaire, mais sa foi ne résistera pas à son esprit de justice. Il abandonne donc les études de théologie pour devenir un grand critique du cléricalisme en rejetant, une fois pour toutes, le froc noir que portaient, comme il dit dans un de ses épigrammes, "les assassins, suppôts de Rome, qui brûlèrent Jan Hus à Constance." Ses études terminées, Havlicek devient precepteur et part pour la Russie. Epris de l'idée du panslavisme, il vient dans le pays habité par les frères slaves, plein d'idéaux et ne tarde pas à se heurter à la réalité crue de la Russie. Il voit le fossé qui sépare les différentes classes de la société russe. L'hypocrisie, la corruption, la misère des moujiks et l'oppression des petits peuples par le régime tsariste, n'échappent pas au jeune homme avide de nouvelles connaissances et le guérissent de ses idéaux. Il se rend compte que la fusion de tous les peuples slaves avec la Russie ne serait pas une bonne solution et qu'il vaut mieux rester sous la domination beaucoup plus éclairée de la maison des Habsbourg. Les Slaves ne sont pas une nation, mais quatre nations distinctes, et Havlicek ne se définit plus comme Slave, mais comme Tchèque.
En 1844, Karel Havlicek rentre en Bohêne et se lance dans la carrière journalistique. Il se fait connaître bientôt par ses critiques virulentes des maux de la société tchèque de son époque. Il ne se lasse pas de fustiger les médiocrités et les platitudes des écrits patriotiques et rend ainsi à la littérature tchèque un service salutaire. Bien qu'il soit occupé de plus en plus par le journalisme et par la politique, il ne renonce pas à la création littéraire et il mène à la perfection le genre cher aux grands critiques de la société - l'épigramme. "Ce sont de petits vases dans lesquels je verse ma colère, pour qu'elle ne ronge pas mon coeur, "écrira -t-il. Il laissera à la postérité près de deux cents épigrammes dénonçant impitoyablement les maux de son temps. Parmi leurs cibles, il y a l'Eglise et le cléricalisme, mais aussi la bureaucratie, le pouvoir absolu, des protagonistes de la vie politique et sociale, ainsi que la littérature.
Son courage, son réalisme et sa plume leste et tranchante lui attirent bientôt la gloire. On lui confie d'abord le revue Prazske noviny (Gazette de Prague) dont il fera quintupler le nombre d'abonnés, et ensuite, il parvient à créer Narodni noviny (Journal national), périodique par lequel il peut réaliser sa conception du journalisme. Il commente les événements, il explique son programme politique, il cherche à élever le niveau intellectuel de ses lecteurs et donner de l'intelligence et de l'esprit à la vie politique tchèque, il réclame le rattachement des Slovaques à la couronne de Bohême, voeu qui ne sera réalisé qu'en 1918. L'année révolutionnaire 1848 ne fait qu'accentuer son importance dans la vie du pays. Adversaire du pangermanisme, il est un des organisateurs du Congrès des Slaves à Prague qui commence le 2 juin 1848. Mais, entre temps, les événements se précipitent. La révolution, qui éclate dans les rues de Prague, est sevèrement réprimée.
Partisan de l'austro-slavisme, Havlicek dénonce cette émeute des patriotes radicaux qui a détruit le résultat d'un long travail politique pour l'émancipation du peuple tchèque. Il poursuit ses activités dans les conditions de plus en plus difficiles. Sa popularité étant énorme, il devient député au Parlement de Vienne dans cinq circonscriptions. Mais la révolution d'octobre à Vienne chasse le Parlement de la capitale et la réaction triomphe. Havlicek revient à Prague pour sauver son journal qui se heurte à de sérieuses difficultés et se met à lutter contre l'absolutisme de plus en plus rigoureux. "Lorsque le premier Habsbourg monta sur le trône de la Bohême, écrit-t-il, il dut jurer avoir été librement élu et le royaume de Bohême était alors un des plus glorieux empires; chacun de se successeurs dut jurer qu'il voulait illustrer et grandir la couronne - mais s'était seulement la dynastie qui s'illustrait et qui grandissait - et de la couronne de Bohême, il n'est resté que deux petites provinces allemandes..." De telles paroles, bien entendu, ne peuvent attirer à Havlicek que la haine des autorités.
Son journal est supprimé, la justice autrichienne sévit contre lui, mais il poursuit son combat avec beaucoup d'astuce et d'esprit. "Tant que la nation ne parviendra pas à revendiquer avec intrépidité le respect des lois, tant qu'elle ne s'opposera pas courageusement, par des moyens légaux, à toute mesure abritraire et contraire aux lois, elle n'est pas mûre pour la liberté, dit-il et cette déclaration n'est pas loin du ton qu'adopteront, un siècle plus tard, les auteurs de la Charte 77 qui refuseront, eux aussi, de tolérer un régime arbitraire. Comme le procès contre Havlicek se termine par un acquittement, le régime est obligé de trouver un autre moyen pour ce débarrasser de son critique.
En 1851, Havlicek est séparé de sa famille et déporté à Brixen, aujourd'hui Bressanone, petite bourgade du Trentin. Il y restera 5 ans et ne retournera dans son pays que pour trouver le vide laissé par la mort de sa femme et mourir bientôt, lui aussi, de phtisie à l'âge de 35 ans. C'est à Brixen qu'il a écrit ses oeuvres les plus célèbres - Le Baptême de saint Vladimir - un pamflet contre la tyrannie et le charlatanisme, Le Roi Lavra - une satire spirituelle et gaie du pouvoir inspiré par une légende irlandaise et Les Elégies Tyroliennes - une oeuvre où il raconte sa déportation avec un humour étonnant, malgré les aspects tragiques de cette épreuve.
Avec Les Elégies Tyroliennes, Havlicek a donné une leçon de courage à tous ceux qui devaient venir après lui. Ernst Denis dira de cette oeuvre: "Faire avec une légèreté à ce point souveraine un poè e de ce qui était si dur à vivre, c'est plus que l'art de la littérature: c'est l'art de vivre et de vaincre la vie, c'est peut-être l'action la plus héroïque de ce chevalier sans peur et sans reproche."
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