Émissions internationales de la Radio tchèque 
9-12-2019, 10:23 UTC
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Ivan Divis - poète
Par Vaclav Richter
"On a envie de dire de lui qu'il était un véritable Jérémie de la poésie tchèque moderne," remarque Jaroslav Med à propos du poète tchèque Ivan Divis. A son avis, "Ivan Divis ne voulait rien de moins que de toucher Dieu lui-même, pour l'obliger, par des prières ou des blasphèmes, à répondre à la question de savoir pourquoi le monde est tel qu'il est, bien que Dieu soit l'amour."
Qui sait, aujourd'hui peut-être Ivan Divis connaît déjà la réponse à cette question qui le tourmentait pendant toute sa vie et était probablement aussi la source de sa poésie. Le poète est mort le 7 avril 1999, à l'âge de 74 ans, après avoir tombé dans l'escalier de sa maison.
"Ai-je donc tou gâché?" s'interroge Ivan Divis dans un de ses poèmes. Sa vie était une suite interminable de conflits car il refusait d'accepter l'imperfection, la lâcheté et la cruauté du monde. Bien sûr, c'était une lutte contre des moulins à vent, mais il se servait de la poésie comme d'une épée, comme d'un instrument terrible pour exorciser tous les diables de son existence et de l'existence des autres humains. "La poésie est le penchant incessant de l'homme à répondre par le style et la noblesse au chaos et à la vulgarité, a-t-il écrit, et je dirais que le problème fondamental est l'effort de surmonter la sollitude et de dépasser ou de transformer la simple existence ici en une image créée et créatrice de l'Etre non pas comme il est, mais comme il doit être." Une telle ambition digne d'un démiurge ne pouvait qu'engendrer qu'un conflit incessant entre le poète et le monde et marquer profondément sa vie personnelle.
Le poète et essayiste Ivan Divis est né en 1924 à Prague. Jeune, il veut devenir libraire. En 1949, il termine ses études à la faculté des Lettres. Il sera ouvrier, mais aussi rédacteur d'une maison d'édition. En 1969 , un an après l'invasion de l'armée soviétique en Tchécoslovaquie, il s'exile en Allemagne. On peut entendre sa voix dans les programmes de la station Europe libre. Finalement, il s'installe à Londres. Après la révolution de 1989, il revient de plus en plus souvent dans sa patrie, avant de s'y réinstaller définitivement en 1997. Comme s'il sentait déjà que le cercle de sa vie allait être bientôt bouclé. Il publie son premier livre de poésie en 1947. Le recueil intitulé "La musique pour mes frères" ne sera suivi par d'autres livres qu'en 1960. Il publiera successivement, entre autres, les recueils Crachement de sang (1964), Thanatea (1968), Mouton sur la neige (1980) et Psaumes (1986).
"C'est un éternel révolté qui n'hésite pas à malmener la syntaxe, l'orthographe et la morphologie de la langue tchèque pour secouer le lecteur, écrira de lui la poétesse et traductrice, Jana Boxberger. Cependant, son non-conformisme ne réside pas dans les audaces formelles, mais dans la liberté totale avec laquelle il aborde le sujet du poème. Son pessimisme douloureux, l'absence de tout tabou, oscillant entre la provocation et l'autoflagellation, sa vision lucide et sans complaisance de la nation tchèque et son humour grinçant où le dérisoire côtoit le tragique expliquent l'influence que sa poétique exerce depuis des années sur le public tchèque, y compris le plus jeune."
En 1994, Ivan Divis fait sensation en publiant des extraits de son journal sous le titre Teorie spolehlivosti. Difficile de traduire en français le titre de cet ouvrage couronné comme le livre le plus intéressant de l'année dans une enquête du journal Lidove noviny. Spolehlivost est un mot très large qui a plusieurs significations. Il s'agit de la véracité mais aussi de la fiabilité. (Néanmoins, si je traduisais le titre Théorie de véracité ou Théorie de fiabilité, je réduirais trop la signification du mot.) Les textes réunis dans le livre ont été écrits par Ivan Divis entre les années 1960 et 1994 et il ne s'agit pas de la version intégrale du journal, mais d'un choix de textes fait par le poète Ivan Wernisch. Ce journal est une longue série de monologues que le poète consacre à lui-même et aux autres. Il cherche les actes et les personnes dont l'existence correspond à sa conception de la morale et il dénonce impitoyablement les maux qui caractérisent notre époque. Il donne à sa propre personnalité une autorité morale nécessaire afin qu'elle puisse servir de critère pour ses jugements.
L'image du monde que nous donne Ivan Divis est souvent horrible et répugnante. Il juge et condamne ce qu'il voit autour de lui dans différentes périodes de sa vie - sous le communisme, pendant les années de l'exil et après la chute du communisme - avec une terrible perspicacité, avec un grand courage et parfois avec injustice. C'est un témoin de nos vies écartelé entre la fierté et l'humilité, entre la révolte et l'esprit de sacrifice, entre l'amour et la répulsion. Ces contradictions se manifestent d'ailleurs aussi dans son attitude vis-à-vis de son peuple. Il donne un diagnostic catastrophique de l'esprit national tchèque, il fait voler en éclats les idées reçues sur notre histoire. " ... ce n'est pas du nihilisme, déclare de cette attitude Rudolf Matys, car il y a dans cela trop de douleur. C'est le désastre que l'écrivain ressent en son for intérieur, la pudeur, l'amour trahi mais durable..."
En 1976, Ivan Divis compose cette prière insolite dans laquelle il brutalise et viole la langue tchèque pour blesser le lecteur et pour exprimer avec plus de force ses pensées et ses sensations.
"Mondieu, en qui il est de plus en plus difficile de croire, tire le plomb, au milieu, tu sais où -
et tiens-moi loin de la parole, dont je me tombe
et comme je me bourlingue sans cesse, que je mens et que je prends aux enfants. Conduis-moi dans ton désert, seulement ne me délaisse pas au milieu des laquais et des il faut, tue-moi,
ou allume-moi, pour qu'à nouveau je. Ordonne au soleil dans la poitrine -
il distingue l'esprit de ce qui est charades,
un champ de boue d'un champ de bataille."
Ivan Divis a eu et aura encore beaucoup de critiques. Il ne s'agit pas que de ceux qui se sentent directement visés par ses poésies et par son journal. On lui reprochait son injustice et sa dureté, son manque de compréhension pour les faiblesses humaines, mais aussi une certaine monotonie dans le flot de ses observations. Le ton accusateur de la grande partie de ses poèmes fait oublier parfois non seulement que c'était un homme qui avait un sens de l'humour très développé (il se vantait d'être un des rares mortels à réussir à faire rire le poète pragois Vladimir Holan), mais aussi un homme profondément lyrique. Certains de ses poèmes font entrevoir un autre Divis, homme vulnérable et presque tendre, sensible et ému par la beauté. Ces poèmes-là sont autant de signes d'espoir de salut pour le poète des affres de l'existence. Ils montrent que ce Jérémie tchèque, prophète du désespoir, a eu aussi quelques moments d'apaisement et de bonheur. Ils nous font espérer qu'il trouvera un coin au paradis.
Les tilleuls face aux vitres sous une tente de miel
l'un après l'autre comme des vierges

d'un vert de grâce m'imprègnent
me concilient un instant avec le mal
Dans peu de temps, déjà demain soir
armé d'un canif innocent j'irai cueillir des pivoines
pivoines, rouges fées,
toute plante bénéfique qui embaume:
Ô mon eau, ruisseau de grand'maman,
où ma mère venait rafraîchir ses seins,
seins d'espoir sauvage

Qu'est du donc, soulagement du thé,
d'où viens-tu donc, parfum?
Je ferme les yeux un instant,

je lêche du sel, à une biche semblable
lorsqu'elle a froid
Les poèmes cités dans ce texte ont été traduits par Jana Boxberger et Petr Kral.
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