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20-9-2017, 18:22 UTC
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Jean-Gaspard Debureau - le plus grand des pierrots
Par Vaclav Richter
Il y a dans l'histoire des moments où la culture tchèque et la culture française communiaient, où les deux pays échangaient de grandes valeurs culturelles. Au premier abord, il semblerait que c'était toujours la France, pays important et riche sur le plan culturel, qui exerçait une forte influence sur les arts et la culture de Bohême et de Moravie. Pourtant, il y a eu aussi des moments où le petit pays au centre de l'Europe rendait à la France ce qu'il lui devait. Le mime légendaire Jean-Gaspard Debureau est de ces personnages dans lesquels les deux cultures se touchent et par lesquels elles s'enrichissent mutuellement.
Quelle a été la vie de ce pierrot qui doit sa celébrité moderne au film admirable Les enfants du paradis de Marcel Carné et de Jacques Prévert? Jean Gaspard Debureau est fils d'un père français et d'une mère tchèque. Le père Philippe Germain Debureau est né en 1761 à Amiens dans une vieille famille picarde. Tisserand de son métier, il vient à Paris pour y devenir danseur de corde. Il part ensuite pour Mayence, où il s'engage dans le régiment d'infanterie du maréchal Michael Wallis. Sa carrière militaire le mène en Bohême où il vit pendant treize ans. Il s'installe dans le ville de Kolin et épouse en secondes noces la servante Katerina Kralova qui lui donnera, en 1796, le fils Jean-Gaspard. Mais Philippe Debureau n'a pas la nature d'un sédentaire.
En 1799, il se joint aux troupes en exil du prince de Condé et fait sa première tentative de retour en France. Cette fois-ci, il échoue, mais comme sa situation en Bohême devient de plus en plus difficile et comme il n'arrive pas à nourrir sa grande famille, il décide de rentrer définitivement à Amiens et amène son fils avec lui. Catherine Servant résume ainsi le début de la vie du jeune Debureau: A l'âge de six ans, Jean-Gaspard quitte donc pour toujours le pays où il est né. Les quatorze années qui suivent sont fort mal connues. "Sans doute la famille voyage-t-elle par l'Europe ... qui sait, peut-être, arrive-t-elle à Constantinople, comme l'áffirme l'un des premiers biographes du mime, Jules Janin.
Toujours est-il qu'en 1816, Michel Bertrand, directeur du Théâtre des Funambules, remarque le spectacle d'acrobatie des Debureau dans une cour de la rue Saint-Maur, à Paris, et engage sans hésiter la famille au grand complet. Trois ans plus tard, Jean-Gaspard Debureau remplace au pied levé le Pierrot en titre du théâtre qu'on vient de congédier; il connaît un succès immédiat. Cet heureux hasard décide de la longue carrière d'un pierrot entré dans la légende."
Au début des années trente de notre siècle, le jeune étudiant de conservatoire d'art dramatique de Brno en Moravie, Frantisek Kozik, trouve par hasard un petit livre allemand sur le mime parisien Debureau et apprend que le célèbre pierrot est né à Kolin en Bohême. Lorsque, plus tard, Frantisek Kozik passe ses vacances à Paris, il cherche partout, chez les bouquinistes et dans les archives, les informations sur son grand compatriote, mais il ne trouve pratiquement rien. Il se recueille sur la tombe de la vedette du théâtre muet, il cherche assidûment ses traces dans la capitale française.
Un jour, il se rend dans un petit théâtre de banlieue où il assiste à un spectacle pendant lequel on chante une chanson à la mémoire de 60 enfants massacrés dans la guerre civile en Espagne. C'est la Berceuse pour les enfants espagnols. Le chansonnier qui chante la berceuse s'appelle Montehus et le public de son théâtre l'adore. Il sait donner aux gens non seulement ce quíils désirent entendre, mais aussi ce qu'ils doivent entendre. Et tout à coup, Frantisek Kozik a l'impression que Debureau, lui-aussi, appartenait à ce genre d'artistes qui sont capables, tout en amusant leur public, d'attirer l'attention des gens sur les choses sérieuses.
Mais Debureau a encore plusieurs autres traits qui attirent et fascinent l'étudiant du conservatoire de Brno, promis à la vocation littéraire. ll se sent proche de lui, car, comme lui, il vit dans le milieu de théâtre et il le connaît bien. Il sent déjà sans doute, comme chaque romancier véritable, qu'il vient de trouver un personnage dans lequel il pourra projeter ses propres passions, ses propres ambitions et ses propres craintes. Le projet d'un roman biographique prend forme dans sa tête.
Vers la fin des années trente, il se croit suffisamment mûr pour le réáliser. Il est encore jeune, à peine trentenaire, et il n'a écrit jusqu'à ce moment-là que des poèmes et une pièce de théâtre sur Christophe Colomb, mais il sent en lui sans doute déjà la veine de prosateur, le talent de biographe, il se sent déjà attiré par les sorts de grands hommes qui deviendront la plus grande inspiration de sa carrière littéraire. Débutant, il manque d'expériences, il manque d'informations. La seule source digne de confiance dont il dispose est la biographie de Debureau par Jules Janin.
Plus tard, lorsquíil écrit les livres sur des grands personnages de l'histoire et de la culture, il sera beaucoup plus précis. A trente ans, en évoquant la vie d'un saltimbanque devenu un artiste génial, il se laisse guider encore par la fantaisie. Il écrit dans une atmosphère pesante, après le traité de Munich, dans un pays mutilé qui sera bientôt envahi par l'occupant allemand. Il se souviendra: "Naturellement, le désir de la liberté et l'amertume de l'oppression de mon peuple coulait de ma plume."
Mais ce roman m'a apporté quelques chose de grand: il m'a mis en contact avec les lecteurs qui comprenaient. J'ai reçu des tas de lettres et dans une d'elles j'ai lu ces paroles: "Nous vous remercions au nom de tout un peuple de pierrots."
Le roman intitulé par Frantisek Kozik Le plus grand des pierrots a joué dans notre pays un rôle semblable en quelques sorte à celui du film "Les Enfants du paradis" en France. Il a fait revivre Jean-Gaspard Debureau et en a fait un personnage populaire. Il semble que l'époque était favorable à la résurrection du grand mime, car le film a été réalisé quelques années seulement après la première édition du livre tchèque. L'oeuvre de Marcel Carné est sans doute le film le plus célèbre qui ait jamais été réalisé en France.
De même, le succès du roman de Frantisek Kozik était énorme et a permis au jeune auteur de s'imposer dans le monde des lettres. Et il y a encore un autre trait commun. Comme chez Jacques Prévert, c'est la corde lyrique que le jeune romancier tchèque fait vibrer en décrivant la vie de son héros. Mais tandis que le film français est plutôt un drame sentimental, l'écrivain tchèque jette sur la vie de Debureau un regard plus ample, cherche à le situer dans un contexte historique sans atteindre, cependant, la beauté envoûtante du film. Il peint le sort d'un artiste devenant célèbre sur le fond d'un Paris en ébullition où les royalistes et les bonapartistes s'affrontent, le sort de l'artiste qui se heurte à l'incompréhension des directeurs et des autres comédiens, mais qui puise sa force dans les sympathies du public.
Les spectateurs du Théâtre des Funambules trouvent dans ce petit saltimbanque une espèce de miroir où ils se reconnaîssent sous une forme beaucoup plus drôle, plus amusante que n'est la réálité. Frantisek Kozik a mis dans le personnage de Debureau aussi beaucoup de ses propres hésitations et de doutes du jeune adepte d'art dramatique qui se cherche. Dans le roman, on trouve également de nombreux personnages célèbres du Paris de la première moitié du 19ème siècle dont Aloysius Bertrand, Pierre Jean de Béranger, Théophile Gautier, Victor Hugo et autres. Tout cela, les faits historiques, l'amour du théâtre, le talent lyrique, une grande sympathie pour le héros du roman, le don de la fantaisie et l'élan typique pour la jeunesse ont donné au livre son originalité et ont révélé au public tchèque un narrateur hors du commun.
La popularité du livre ne s'est jamais démentie. Le roman a été publié 20 fois. Encore pendant la Seconde Guerre mondiale, il est paru aux Etats-Unis et en Angleterre et, plus tard, il est sorti dans presque tous les pays européens. Il a été même deux fois traduit en allemand. Malheureusement dans les bibliothèques de Prague, je n'ai pas trouvé la traduction française de ce roman, bien que je sois presque sûr que cette traduction existe.
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