Émissions internationales de la Radio tchèque 
7-12-2019, 22:28 UTC
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Le 21 août 1968

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La Tchécoslovaquie des années 60 vivait une période de dégel relatif. Est- ce ce climat de détente qui est devenu favorable aux tentatives visant à instaurer le socialisme à visage humain? Il était, en effet, difficile d'imaginer à cette époque-là une autre voie que celle du socialisme, ce qui explique pourquoi le rêve de démocratiser un système basé sur les fondations entièrement totalitaires jouissait d'un si grand soutien. Les premiers à critiquer ouvertement la politique totalitaire ont été les écrivains. A leur congrès, tenu en juin 1967, ils ont critiqué le modèle stalinien du socialisme, le bureaucratisme culturel et la répression de la vérité.
Antonin NovotnyAntonin Novotny
Bientôt, des cadres économiques dirigeants, des intellectuels communistes et une partie des ouvriers vont manifester leur mécontentement. A la session du CC du PCT, en décembre 1967, une partie de ses membres, dont en particulier ceux de la Slovaquie, ont soumis à une critique ouverte les méthodes du premier secrétaire du parti, Antonin Novotny. En janvier 1968, ce dernier est libéré de ses fonctions et on élit, à sa place, Alexander Dubcek.
Le 22 mars, Antonin Novotny renonce aux fonctions de président de la République. A sa place, l'Assemblée nationale nomme Ludvik Svoboda. Pour la première fois, plusieurs candidats sont proposés au poste de chef de l'Etat et pour la première fois, on procède à l'élection au scrutin secret, dans lequel, Ludvik Svoboda est élu, le 30 mars 1968, président de la République.
Au début d'avril, Alexander Dubcek présente le projet du Programme d'action qui est une conception de la réforme du socialisme. Il critique les erreurs commises, les méthodes directives, la répression des droits et des libertés démocratiques et l'abus du pouvoir. La tâche-clé de ce Programme, c'est la réalisation d'une organisation fédérative de l'Etat, le règlement des rapports entre Tchèques et Slovaques et ceux envers les minorités. En même temps, le Programme d'action dessine une réforme économique hardie, consistant dans la mise en valeur du principe de l'entreprise socialiste et de la libération des entreprises de la tutelle de l'Etat. Le contenu du Programme d'action reflétait la volonté d'édifier le socialisme à visage humain et à y faire participer le plus largement possible la population du pays.
Au début d'avril 1968, le gouvernement donne sa démission et c'est Oldrich Cernik qui est nommé le 8 avril 1968, Premier ministre. Une avalanche de changements des cadres à tous les niveaux se met en mouvement. Au mois de mai 1968, une délégation de la présidence du CC du PCT part à Moscou, où les dirigeants soviétiques lui signalent la prétendue activité croissante des forces de droite au sein du PCT et l'accroissement des tendances contre-révolutionnaires. Les représentants tchécoslovaques essayent d'y rétorquer en attirant l'attention sur les résultats des sondages de l'opinion publique dans lesquelles, 75% des Tchèques et 77% des Slovaques qualifient les changements d'étant le processus qui vise un affermissement du socialisme.
Ludvik Vaculik, 1968, photo: CTKLudvik Vaculik, 1968, photo: CTK
Le 8 mai, les premiers secrétaires des PC de Bulgarie, Jivkov, de Hongrie, Kadar, de RDA, Ulbricht, et de Pologne, Gomulka, sont convoqués à Moscou pour traiter des problèmes d'actualité du mouvement communiste international et notamment de la situation en Tchécoslovaquie, mais sans la présence des représentants tchécoslovaques. Entre-temps, dans le pays, le CC du PCT exclut temporairement Antonin Novotny et d'autres hauts dirigeants du parti, jusqu'au moment où sera élucidé le taux de responsabilité de la garniture communiste tchécoslovaque aux procès politiques monstrueux des années 50. Le 6 juin, le gouvernement approuve la suppression de la censure ce qui signifie un essort sans précédent de la littérature, de l'art et de la culture en général.
Les 20 - 30 juin, les entraînements militaires des armées alliées du pacte de Varsovie sont organisés sur le territoire de la Tchécoslovaquie. Le 27 juin, l'appel "Deux mille mots" est publié. Conçu par l'écrivain Ludvik Vaculik, cet appel exprime les craintes devant une contre-attaque des conservateurs, en invitant les citoyens à soutenir l'évolution d'après- janvier et à organiser une résistance civique. Cet appel deviendra l'argument numéro 1 des adversaires du Printemps de Prague. Au sein du PCT, l'aile conservatrice représentée par Vasil Bilak, Alois Indra et Milos Jakes qualifie le document d'impulsion à la guerre civile. La situation au sein du parti commence à se polariser.
Les 14 - 15 juillet, les partis frères des 6 pays est-européens se rencontrent à Varsovie pour formuler leurs inquiétudes dues à la montée des activités contre-révolutionnaires en Tchécoslovaquie, en approuvant une lettre ouverte de Brejnev adressée à la direction du PCT, où il est souligné que c'est la cause commune du socialisme qui est en jeu. Seul Ceausescu prend ses distances en déclarant que le parti et le peuple roumains ne partagent pas cet avis.
La présidence du CC du PCT est invitée par Moscou à des négociations qui ont lieu du 27 juillet au 1er août à Cierna nad Tisou. La partie soviétique fait un dernier appel à la direction tchécoslovaque à se rendre compte de sa responsabilité de l'avenir du socialisme, l'invitant à régler par ses propres forces la contre-révolution.
Alexander Dubcek, photo: CTKAlexander Dubcek, photo: CTK
Le 4 août, Alexander Dubcek déclare à la TV que la voie engagée en janvier sur décision du peuple va continuer. Or, il fait cette déclaration au moment où tout était préparé à une intervention. Les entraînements militaires se sont prolongés jusqu'au mois d'août et d'autres viennent de commencer au sud de la RDA et de la Pologne. Le 18 août, à Moscou, Brejnev montre aux secrétaires généraux des partis de 5 pays du pacte de Varsovie les lettres d'invitation à une "aide fraternelle" dont l'une a été signée par Bilak, Indra, Kapek, Kolder et Svestka. Une lettre personnelle a été envoyée à Brejnev par Kapek. L'existence de ces lettres s'est confirmée en 1992, lorsque la partie russe les a remises au président Havel. C'est à cette session de Moscou, le 18 août 1968, que la décision politique sur l'invasion de la Tchécoslovaquie était prise. La nuit du 20 au 21 août 1968, les armées de 5 pays du pacte de Varsovie franchissent la frontière de la Tchécoslovaquie.
Radio tchécoslovaque, August 1968, photo: CTKRadio tchécoslovaque, August 1968, photo: CTK
Une heure avant minuit, le 20 août 1968, les unités militaires de 5 pays du pacte de Varsovie - l'URSS, la Pologne, la Bulgarie, la RDA et la Hongrie, ont atterri à l'aéroport de Prague-Ruzyne. Le nombre total des soldats ayant franchi la frontière de la Tchécoslovaquie atteindra un demi- million.
Aussitôt après l'invasion, la présidence du CC du PCT se réunit. Par la majorité des voix /Vasil Bilak et trois autres ont voté contre/, la présidence du CC du PCT adopte une proclamation destinée au peuple de la Tchécoslovaquie. L'intervention y est qualifiée d'acte qui est contraire au droit international et qui a été commis à l'insu des dirigeants tchécoslovaques. Les citoyens sont appelés à garder le calme et à ne pas opposer une résistance aux troupes. Puisque la défense de la frontière de l'Etat est, en ce moment, impossible, ni l'armée ni les forces de sécurité ne reçoivent l'ordre de défense.
Prague, août 1968, photo: CTKPrague, août 1968, photo: CTK
La proclamation est diffusée à la Radio tchécoslovaque, sur la station Praha. De même que dans le passé, lors des moments les plus difficiles, la Radio devient un centre d'actualité, un lieu oû les gens se rassemblent. La station Vltava, elle, s'annonce par des voix parlant un tchèque étrange, avec un accent facilement reconnaissable. Elle est mise en service par les occupants pour tromper les gens.
Pendant toute la nuit du 20 au 21 août, les avions lourds croisent le ciel au-dessus de Prague. A 4 heures du matin, le siège du CC du PCT est investi par les soldats. Les membres du parti, du gouvernement et du parlement y sont internés, pour être, plus tard, escortés en URSS. Le 21, à 7h 35, une barricade est montée à la sortie de la place Venceslas, en direction de la maison de la Radio. Des centaines de Tchèques essaient, par leurs corps, d'empêcher les chars d'avancer. Les bâtiments du Musée national et de la Radio reçoivent les premières balles.
Afin d'empêcher de nouvelles victimes, la Radio invite les gens à discuter avec les soldats étrangers. Les Pragois essaient d'expliquer, en vain. "Go home, Ivan", entend-t-on dans les rues dans lesquelles, les inscriptions ont disparu pour rendre l'orientation de l'occupant plus difficile. A 9 heures, la Radio est investie, les émissions se taisent. Près de la Radio, l'étudiant Jaroslav Zeleny devient la première victime. Le premier jour de l'occupation, 58 citoyens tchécoslovaques ont été tués: 50 hommes, 7 femmes et une petite fille de 8 ans.
Place Venceslas, August 1968, photo: CTKPlace Venceslas, August 1968, photo: CTK
Sur la place Venceslas, un défilé des Pragois marche sous un drapeau ensanglanté. Partout autour d'eux, des mitrailleuses, des véhicules amphibies, des chars... Ce jours-là, pratiquement tous les organismes, toutes les institutions sont mobilisés. Le gouvernement, les organes du parti, l'Académie des sciences, l'Union des journalistes, le Conseil central des syndicats, tous adoptent leurs résolutions condamnant l'occupation et invitant l'opinion mondiale à y réagir. Le ministère des Affaires étrangères fait appel aux ambassadeurs des 5 pays à protester énergiquement auprès de leurs gouvernements avec la revendication de mettre fin à l'occupation illégitime. Le lendemain, à la session du Conseil de sécurité de l'ONU, le ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères, Jiri Hajek, condamne l'occupation de la Tchécoslovaquie par les 5 pays du pacte de Varsovie.
Le 21 août, au soir, à la centrale de la police d'Etat tchécoslovaque, la STB, dorénavant subordonnée au KGB soviétique, un agent de ce dernier, un certain Vinokourov, confirme que la Tchécoslovaquie a été occupée pour ne pas avoir accompli les conditions imposées par la partie soviétique le 1er août à Cierna nad Tisou, et pour ne pas avoir réprimé, par ses propres forces, la contre-révolution.
Dans l'intérêt de la soi-disant protection de la sécurité des citoyens de Prague devant les éléments dits de "hooligans", le couvre-feu est décrété entre 22 heures et 5 heures du matin. Il est interdit de se rassembler. La censure est renouvelée.
Le 22 août, le congrès extraordinaire du PCT se réunit à Vysocany. Il confirme Dubcek dans ses fonctions de premier secrétaire, en confirmant en même temps la détermination de continuer la voie des réformes. Les 23-26 août, des négociations ont lieu à Moscou, à l'initiative du président de la République, Ludvik Svoboda, qui espère toujours qu'une solution sera trouvée. Y sont invités les dirigeants tchécoslovaques jusqu'alors internés, dont Alexander Dubcek, premier secrétaire du parti communiste, Oldrich Cernik, Premier ministre, Josef Smrkovsky, président de l'Assemblée nationale, Frantisek Kriegel, président du Front national. Sous une pression psychologique énorme et même physique, ils sont contraints de signer le protocole sur la nullité du 14ème congrès. Seul Frantisek Kriegel ne signe pas ce document honteux. Dès lors, les événements commencent à se dérouler dans la mise en scène soviétique.
Le 31 août, la session du CC du PCT adopte le protocole de Moscou. Les représentants du Printemps de Prague sont relevés de leurs fonctions. Le parti nomme ses cadres aux postes décisifs, y compris les médias. Le 18 octobre, l'Assemblée nationale approuve le traité, signé par les gouvernements tchèque et soviétique, sur le séjour temporaire des troupes soviétiques sur le territoire de la Tchécoslovaquie. Cette présence temporaire se prolongera à plus de 20 ans. Ce document signifie une rupture ouverte entre la direction de l'Etat et la volonté des citoyens. La défaite du Printemps de Prague est achevée le 17 novembre oû le CC du PCT adopte la résolution sur les Tâches principales du parti pour la période à venir, qui ne sont rien d'autres que les premières mesures d'une "normalisation" de la société.
Ce n'est que depuis 1989 que l'on peut parler ouvertement du 21 août 68 et que cette page noire de notre histoire cesse d'être une sorte de traumatisme pour la plupart de la nation. Pour les jeunes, cela commence même à être "un passé révolu". Les seuls qui gardent dans leurs mémoires cette période-là, c'est la génération dite des soixante-huitards. C'était les communistes qui croyaient qu'une réforme du socialisme était possible, mais qui, après l'arrivée des "normalisateurs", allaient être exclus du parti et relevés de leurs postes. Mais pas seulement pour eux, mais aussi pour beaucoup d'intellectuels, le Printemps de Prague a été quelque chose de plus qu'une simple lutte entre deux cliques communistes, l'une libérale, l'autre conservatrice. "L'année 68 fut avant tout celle du renouveau de la citoyenneté, de la reconstruction de la dignité humaine et de la croyance des citoyens dans la possibilité de changer la société", a dit Vaclav Havel sur le 30ème anniversaire d'août 68. Il est vrai que cette expérience du socialisme à visage humain est restée pour beaucoup et pour longtemps un grand espoir. Pour les Slovaques, Août a été un accomplissement de leur rêve d'obtenir une certaine autonomie, grâce à l'organisation fédérative de l'Etat tchécoslovaque.
Un demi-million de soldats et 7 000 tanks des armées de 5 pays du pacte de Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie en août 1968. Aucun soldat n'a cependant pas été traduit en justice pour avoir tiré contre les gens innoncents. Le premier jour de l'occupation, 58 citoyens tchécoslovaques ont été tués sous les balles soviétiques, 50 hommes, 7 femmes et une fille de 8 ans. Entre août et septembre 68, l'occupation a fait 82 morts, 300 blessés grièvement et 500 blessés légèrement.
Une expression tout à fait isolée de protestation officielle au niveau international a été le discours du ministre des Affaires étrangères, Jiri Hajek, à la session du Conseil de sécurité de l'ONU, le 24 août. Or, la veille, le délégué soviétique y a opposé son véto au projet de résolution condamnant l'intervention. Plus, il a justifié l'invasion par les lettres d'"invitation" à une aide fraternelle, envoyées à Brejnev par les représentants de l'aile conservatrice de l'équipe dirigeante tchécoslovaque. La pression de Moscou a triomphé au moment où la partie tchécoslovaque a demandé officiellement, le 27 août, au Conseil de sécurité de l'ONU, d'arrêter les néþociations sur l'intervention. Le 16 octobre, à Prague, un traité sur le séjour temporaire des soldats soviétiques sur le territoire tchécoslovaque a été signé. La ratification de ce document, le 18 octobre 1968, par l'Assemblée nationale, a marqué une rupture claire et nette entre la direction de l'Etat et la volonté des citoyens.
La période du Printemps de Prague a été définitivement clôturée par la session du CC du PCT, en décembre 1970, qui a adopté le document "L'enseignement tiré de l'évolution de crise". C'était le début de l'ère de la soi-disant "normalisation" de la société. Au cours de celle-ci, il s'agissait surtout d'affermir le pouvoir du parti communiste dans le cadre du bloc soviétique. Les principaux réformateurs ont été éliminés de la direction du PCT, et beaucoup de leurs partisans ont quitté, eux-mêmes, le parti.
La répression du processus de démocratisation en 1968 a levé une vague d'émigration. Celle-ci n'a été arrêtée que par la fermeture de la frontière de l'Etat, en 1969. Le nombre total d'émigrés d'après-août est évalué à plus de 70 000.
Durant la période de "normalisation", dans le cadre des purges, 326 000 membres du parti communiste, en particulier des intellectuels, ont été exclus de ses rangs. Plus de 300 000 non-communistes étaient exclus de la vie publique. Environ 350 000 personnes ont été licenciées ou reclassées à des postes inférieurs. Un important mouvement de dissidence a vu le jour dans le pays. En signe de protestation contre la violation des droits de l'homme, la Charte 77 a été fondée.
Août 68 a provoqué de grandes manifestations de protestation dans les pays d'Europe occidentale. Le soutien ouvert que l'Occident avait alors manifesté à la Tchécoslovaquie, a cependant été, en premier lieu, moral. Compte tenu des négociations en cours sur le désarmement atomique, les pays occcidentaux, avec à leur tête les Etats-Unis, ne pouvaient se permettre aucun refroidissement dans les rapports avec la superpuissance soviétique. Il découle des documents de la CIA que le président américain d'alors, Lyndon Johnson, a non seulement condamné l'agression en tant que violation de la Charte de l'ONU, mais qu'il a fait même un appel à l'URSS, l'invitant à retirer les soldats. La partie concernée y a réagi par la revendication de retirer les soldats américains du Vietnam.
D'une part, l'URSS a raffermi sa position dans le cadre de sa sphère de pouvoir, la doctrine Brejnev, de l'autre, elle a confirmé l'impossibilité le réformer le socialisme. Dans le contexte de la guerre froide, la déclaration du président Johnson, qualifiant l'intervention de simple "accident" sur la voie de détente, n'a fait que confirmer que les deux superpuissances reconnaissaient leurs sphères d'influence et que les événements pareils devraient être considérés comme une affaire interne du bloc communiste.
En 1968, la Tchécoslovaquie était un pays satellite de l'URSS. Ceci dit, il est certain que sans le changement de cap opéré par Gorbatchev, la révolution démocratique de 89 n'aurait probablement pas eu la chance de triompher.

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