Émissions internationales de la Radio tchèque 
23-2-2020, 22:09 UTC
Thèmes
 Par


Jan Palach - dimension éthique de son acte
En 1969, Jan Palach s'immolait par le feu pour éveiller la société tchèque. Sa mort était un appel à la résistance contre l'arbitraire dans un pays occupé par l'Union soviétique, pays qui sombrait dans l'apathie et semblait oublier vite les idéaux de liberté de la période précédente appelée communément le Printemps de Prague.
Face à cette mort, qui, par sa brutalité, a révélé la profondeur de l'abîme dans lequel la Tchécoslovaquie occupée allait s'engouffrer, le pays est resté d'abord sans voix. Puis, les gens se sont unis pour manifester leur tristesse et leur fidélité aux idéaux de ce jeune étudiant considéré désormais comme le martyr de la nation. Les obsèques de Jan Palach ont été une véritable manifestation nationale, mais rien ne pouvait éviter la triste période de ce qu'on appelait la normalisation. C'est pendant cette période, dans les années 70, qu'on allait apprendre à coexister avec l'occupant, c'est elle qui a permis au régime communiste, soutenu par l'occupant, de faire taire par les représailles tous ses critiques et donc aussi les héritiers de Jan Palach.
Il fallait attendre, il fallait prendre du recul, pour pouvoir cerner la signification du sacrifice de Jan Palach qui restait, dans le marasme moral de la normalisation, comme une plaie ouverte de la conscience nationale. En 1989, Eva Kanturkova, écrivaine dissidente tchèque, a écrit un essai consacré à l'acte de Jan Palach et surtout à sa dimension éthique.
Eva Kanturkova est entrée dans la littérature tchèque dans la moitié des années soixante, publiant son premier livre en 1966, donc au moment où se préparait déjà le Printemps de Prague. Interdite de publication sous la normalisation, elle continuait quand même à écrire et à publier en samizdat. Elle y a publié des romans, un livre d'interviews avec les femmes des signataires de la Charte 77, alors emprisonnés, et notamment une monographie importante de Jan Hus. Pendant un temps, elle a été porte-parole de la Charte 77. Arrêtée et emprisonnée, elle aussi, elle a profité de cette expérience pour écrire un livre sur son séjour en prison intitulé Mes amies de la maison triste qui lui a valu en 1984 le prix Tom Stoppard. Elle écrivait aussi des articles consacrés aux personnalités et phénomènes importants de la société tchèque. Elle prêtait attention aux prisonniers de la conscience et aux victimes du régime, et elle ne pouvait pas omettre donc Jan Palach. Son intérêt pour Jan Hus la tentait, sans doute, de chercher un rapport entre ces deux hommes morts dans les flammes pour la vérité. Mais l'objectif principal de son article était de chercher la signification profonde du sacrifice de Jan Palach.
"Face au suicide par le feu de Jan Palach, la majorité de nous sombre dans une angoisse pleine de perplexité: c'est jusqu'à là que l'homme peut aller pour défendre sa liberté intérieure et l'honneur national, pour obéir à l'ordre de sa conscience? Le respect de la vie et l'instinct de conservation se rebellent et se défendent de placer l'acte de Jan Palach dans la structure naturelle des valeurs éthiques," constate Eva Kanturkova au début de son essai et évoque les grands martyrs canonisés qui sont les piliers même de la conscience nationale tchèque: le prince Venceslas tué par son frère, sa grand-mère Ludmila étranglée, Jean Népomucène noyé sur ordre du roi dans la Vltava, l'évêque Vojtech -Adalbert Slavnikovec tué par les païens. Au seuil de l'âge moderne, au 15ème siècle, la société tchèque a été cependant confrontée à un phénomène nouveau. Le nouveau martyr, Jan Hus, n'était pas un saint mais un hérétique et il a été brûlé pour ses idées, pour avoir désobéi aux puissants de l'Eglise. Au 20ème siècle, la société tchèque subit un nouveau choc - un jeune homme décide de se tranformer en un flambeau vivant.
Y-a-t-il un rapport entre ces deux sacrifices séparés par cinq siècles? Certes, Jan Hus ne s'est pas suicidé, mais sa mort était loin d'être passive. En venant au concile de Constance et en refusant d'abjurer, il a choisi lui même les conditions de sa mort. Il considérait le bûcher comme son sacrifice pour le Christ qui avait été d'ailleurs, lui-aussi, considéré par les pharisiens comme un hérétique. Dans la famille Palach, Hus était vénéré comme une personnalité modèle. Et cela explique en partie l'attitude de Jan Palach vis-à-vis de l'idéal et vis-à-vis du monde. Eva Kanturkova s'interroge sur les circonstances des événements du 16 janvier 1969. Avant de s'être immolé, Palach a adressé des lettres au gouvernement, à des journalistes, à des organisations et à ses amis. Les lettres devaient leur expliquer que Jan faisait partie d'un groupe de jeunes qui voulaient protester contre la situation par le suicide et qu'il a été tiré au sort pour devenir le flambeau numéro un. Si les revendications formulées dans les lettres n'étaient pas satisfaites dans cinq jours, l'action devait se poursuivre par une grève générale illimitée et de nouveaux flambeaux humains. Et Eva Kanturkova de s'interroger: Y avait-t-il vraiment tout un groupe de jeunes prêts à se sacrifier, ou Palach était en réalité seul? N'a-t-il pas déclaré, lorsqu'il a été amené à l' hôpital: "Je ne suis pas un suicidé."
Il a manifesté aussi l'espoir que le peuple n'aurait pas besoin de plus de lumière et que les sacrifices humains ne seraient plus nécessaires. Quoi qu'il en soit, Jan Palach, seul ou membre d'un groupe, se considérait comme une lumière et non pas comme un martyr. L'atmosphère passionnée de cette époque, l'influence du boudhisme, ne peuvent pas expliquer la décision du jeune homme de renoncer à la douceur de vivre. On ne peut pas exclure non plus qu'il eût espéré ne pas mourir. Eva Kanturkova décèle dans tous cela les signes montrant que la décision de Jan Palach était le fait de sa volonté de transformer sa mort en une valeur éthique. Il la considérait comme le seul moyen capable à son avis de transformer la situation momentanée. Ses dernières lettres témoignent que sa décision n'était pas due qu'aux passions qui agitaient la société tchèque en ce moment-là, mais aussi à la réflexion et à la raison. Il a remanié ses dernières lettres trois fois, les dépouillant progressivement de tout aspect sentimental et se limitant finalement à deux revendications - la liberté de la presse et l' interdiction du journal Zpravy lancé par l'occupant. Les dirigeants tchécoslovaques de l'époque qualifiaient son acte de désespéré et de tragique, mais Jan Palach refusait de se voir de cette façon. Sur son lit d'hôpital, il demandait aux médecins quelle était la réaction des hommes politiques et appelait le gouvernement à agir. Malgré les souffrances atroces, il disait: "Il faut faire quelque chose contre le mal, il faut lutter par tous les moyens possibles."
Eva Kanturkova constate que le glissement du pays vers la léthargie et le marasme de la normalisation était déjà irrémédiable et que le sacrifice de Jan ne pouvait pas arrêter cette évolution. Luttant contre le mal, Jan revendiquait la liberté de la presse et ses revendications semblent petites comparées à la grandeur de son sacrifice , mais les grands actes éthiques dépassent par leur rayonnement les raisons extérieures pour lesquelles ils ont été faits. " Faisant front au mal, les actes éthiques survivent longtemps au moment de leur exécution. Le sacrifice de Palach vit en tant qu'appel actuel encore aujourd'hui." Et Eva Kanturkova de rappeler que la révolte de Jan Palach était orientée contre le retour des maux qui, en 1968, étaient déjà connus et condamnés: le régime arbitraire, les méthodes staliniennes, le bureaucratisme et la stupidité politique.
Déjà une certaine interprétation de la philosophie hégélienne, exploitée plus tard, à sa façon, par Karl Marx, a créé l'espace pour la future adoration des régimes totalitaires. Les idéologies communistes qui cherchaient en général à se donner un caractère éthique, vidaient en réalité la notion d'éthique de son sens et la réduisaient à deux principes: suprématie du collectif sur l'individu et la conception triviale du bonheur humain qui devait consister dans le travail pour la collectivité. Ainsi ces idéologies provoquaient la décadence des Etats, de leurs économies et de leurs cultures et préparaient le terrain pour le totalitarisme avec son mépris de l'individu, avec ses camps de concentration et ses génocides. Par sa mort, Jan Palach, mené par son instinct, s'est insurgé contre le retour de ces maux.
La mort que Jan Palach a librement choisie, redonne aussi de la dignité à tous ces gens qui ont souffert de l'arbitraire, persécutés ou tués comme des bêtes, victimes des procès politiques et des camps d'extermination. La lumière de son acte s'oppose à leur dégradation. Et Eva Kanturkova va encore plus loin: "Jan Palach, dit-elle, a fait échouer la réalisation du grand désir de l'arbitraire totalitaire du passé et du présent: être glorifié par l'éthique.(...) L'acte de Jan Palach a mis soudainement à l'évidence que (...) l'acte et la conscience éthiques ne peuvent être que profondément personnels, qu' il doit s'agir d'une action venant d'une impulsion intérieure et individuelle, et que seul un sacrifice fait à la suite d'une décision très personnelle peut être aussi éthique, qu'il n'y a pas d'éthique de classe, de parti, national ou socialiste, que tout cela n'est qu'un nom pour la manipulation idéologique et que l'individu ne peut être éthique qu'en tant qu'individu. Et c'est aussi dans ce sens que l'acte de Jan Palach est libérateur."